Soleil Minuit

Ingrid posa le pied sur cette nouvelle terre comme on pose le pied sur un plancher mouillé; le bout des orteils d’abord, en éclaireuses. Elles transmirent le signal à la plante du pied qu’elle pouvait s’y poser. Ensuite, le signal vibra jusqu’au talon, celui-ci s’amarra et le corps entier suivit. Il y eut un léger soubresaut et on aurait dit que de la poussière s’éleva de sous son pas. De la poussière de planète dans l’espace ? Je ne sais pas… Le second pas, plus rassurant, suivit le premier et elle leva le regard afin de contempler ces nouveaux horizons. Du blanc, beaucoup de blanc en dégradé variant du beige au gris, s’étalait devant elle, comme une toile vierge. Le contraste du blanc sur l’immensité du noir de l’espace l’affola un peu. Elle se rappela sa mission et continua d’avancer. Fermer les yeux, respirer, compter 1-2-3, respirer.

Elle poursuivait son ascension, un pas à la fois et malgré ces nombreuses années de pratique, elle devait tout de même se concentrer afin de maintenir son équilibre. Toute la préparation complexe au voyage dans l’espace à laquelle elle s’était soumise depuis tant d’années semblait si dérisoire face à l’ampleur des lieux. Après tout, elle n’était qu’un simple grain de poussière perdu dans l’univers. 

Elle vit au loin ce qui lui sembla être des particules de poussières en suspension. Elle se dirigea vers celle-ci et plus elle avançait, plus il semblait en avoir. C’était difficile de déterminer la distance entre elle et les particules, car plus elle approchait et plus elle avait l’impression de reculer. Comme un effet d’optique. Avancer pour reculer… Lorsqu’elle y arriva enfin, elle fut surprise ! Devant elle, se tenait un gigantesque trou. Pas un trou noir là ! Mais non, un trou, comme si quelque chose avait atterri en catastrophe. BOUM ! Voilà un beau trou !

Des débris ressemblant à des roches galactiques jonchaient le sol un peu partout, tels d’énormes confettis ! En y regardant de plus près, elle vit un reflet ; un peu comme lorsque la lumière frappe un objet en verre. Elle plissa les yeux et vit également un peu de rose. Un rose fuchsia assez franc. Du rose dans l’espace ? Cela lui fit l’effet d’un câlin aux yeux. Après tous ces dégradés de blanc et de noir, elle sourit. Sa curiosité venait d’être piquée au vif et elle commença sa descente vers ce nouveau centre d’intérêt. Lorsqu’elle fut à la hauteur du rose, elle s’aperçut que ce rose était texturé… Une grande partie lui sembla enfouie, elle se mit donc à creuser. Les gants de sa combinaison spatiale ne lui rendaient pas la tâche facile, mais elle réussit à dégager la majorité de ce qui sembla être une capsule de verre transparent. 

Visage d'ingrid qui creuse et s'énerve un peu...

Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir ce qui avait l’apparence d’un long bras et d’une jambe rose et poilue. Pas poilue comme un chien, non ; poilue comme une vadrouille. Oui, je sais, c’est bizarre, mais la vie est ainsi faite ! Des longs poils roses qui ressemblaient à des lacets et semblaient très doux ; mais Ingrid n’avait pas tellement le goût de vérifier si c’était le cas ! 

Elle entendit un drôle de cri au loin.

On l’avait mise en garde contre toutes les créatures qu’elle pourrait possiblement rencontrer sur cette planète, alors ça ne laissait présager rien de bon… Elle eut envie de s’enfuir les jambes à son cou, mais en regardant de plus près le bras et la jambe de lacets rose, elle ressentit de la compassion. Et si c’était elle, l’humaine écrasée dans ce trou ? Elle accepterait de l’aide de n’importe qui… Ou n’importe quoi !

Un deuxième cri se fit entendre.

— Ok Ingrid put le temps de niaiser ! Dépêche-toi ! Comme si se parler fort à elle-même l’encourageait un peu.

Elle réussit à tordre le petit loquet de sécurité de la capsule et celle-ci s’ouvrit en émettant un bruit de décompression. Elle tira de toutes ces forces sur le bras de lacet rose. Elle tira tellement fort qu’un de ces lacets roses lui resta dans la main. Machinalement, elle le mit dans une des poches hermétiques de sa combinaison. Ce bout de fil rose lui rappela les cheveux d’une poupée qu’elle avait enfant, Bretelle.

Le bras se mit à bouger et une des jambes suivit, puis l’autre. Une étrange créature se redressa et fixa Ingrid qui resta là bouche bée. La rencontre entre deux espèces est toujours mémorable, mais celle-ci fût brève, car les crient s’intensifièrent. Malgré toutes leurs différences de peau, de taille et, disons-le, de texture. Une chose leur était commune, l’instinct.

 

 

Bretelle dans toute sa splendeur.

Les deux nouvelles amies (ouais, ouais…) se mirent à courir dans la même direction. Ingrid regarda vite fait par-dessus son épaule ; elle n’en crut pas ses yeux ! Elles étaient poursuivies par ce qui semblait être le mix d’un dragon et d’une vache ! (Encore une fois, je sais, c’est bizarre, mais je ne sais pas comment te rassurer-moi… J’ai jamais été dans l’espace sur la planète d’Ingrid et sa bébitte à lacet rose… La vie est ainsi faite ; assume mon histoire).

Elles courraient maintenant côte à côte, mais tout d’un coup, la créature rose parti vers l’arrière. Quelques-uns de ces lacets roses s’étaient emmêlés tout autour de ce qui avait l’apparence d’une grosse roche galactique. Probablement un résidu causé par la chute de la capsule dans ce trou. Ingrid ralentie et se retournant vit le troupeau de vaches-dragons accélérés la cadence. Soit elle revenait sur ces pas pour aider miss lacet rose ou elle redoublait sa course pour atteindre son propre vaisseau, dont on voyait l’antenne au loin.

Et si c’était moi qui étais retenue là, par terre ? Ingrid soupira, se retourna et courut les quelques pas qui la séparaient de Bretelle. Elle essaya de lever la pierre, pas capable. Elle se mit à gratter autour de la pierre afin de pouvoir la soulever. À ce moment, Bretelle émit des petits bruits étranges ; Ingrid se dit que ça devait vouloir dire merci, tu es mon amie pour la vie maintenant. Je ne vais pas pouvoir te manger !

Tu vois, c'est ça une vache-dragon.

Ingrid grattait et grattait autour de la roche, mais ce n’était pas facile de faire vite avec ses satanés gros gants d’astronaute. Tout en grattant, du coin de l’œil, elle surveillait la meute qui s’approchait très rapidement.

Nouveau cri…

Elle avait tellement gratté qu’un morceau sous la pierre était maintenant visible. Elle l’agrippa et le souleva d’un coup ; il céda avec les lacets roses qui étaient coincés en dessous. Une des vaches-dragons qui s’était séparés du lot bondit sur elle. Bretelle l’empoigna par le bras et Ingrid se sentit catapultée dans les airs !

— OMG, quessé ça ?

Tout en tourbillonnant, elle vit deux lianes gigantesques sortirent du dos de Bretelle. Comme deux tentacules tout aussi poilus que le reste, venaient de les projeter toutes deux en avant. Elles atterrirent juste à côté de la porte du vaisseau d’Ingrid. Tout en se relevant, Ingrid lui dit :

— Tu n’aurais pas pu faire ça avant ?

Elle mit sa main, ben son gant, devant le petit rectangle illuminé afin d’ouvrir la porte blindée du vaisseau.

— Bienvenue à bord, chère Bretelle !

Elles prirent placent côte à côte et Ingrid enclencha les procédures de décollage. Quoi ? Ça finit de même… Ben oui, ça finit comme ça !

Parfois, on juge très rapidement la diversité, qui aurait pu penser qu’une coopération pouvait naître si soudainement entre deux espèces si différentes ? Je choisis de voir la compassion. La compassion c’est comme laisser une chance à ce qu’on ne connait pas. C’est choisir ce qu’il y a de meilleur en chacun, le prendre dans sa propre main et le faire grandir ensemble. (Oui, c’est aussi se mettre à la place de l’autre). C’est opter pour la bonté, sans malice, sans demander ce qu’il y a en retour. C’est croire au bien quand tout semble perdu.