La bataille des fleurs

Le vent se leva d’un coup. Tous les arbres de la forêt agitèrent leurs branches à l’unisson tel un ballet. Le bruit du froissement des feuilles l’une sur l’autre alourdissait l’air et à mesure que le vent prenait son souffle, l’urgence de se mettre à l’abri augmenta. Sous leur pas, la terre laissa échapper une odeur humide qui leur chatouilla les narines. Elles essayèrent tant bien que mal d’avancer plus rapidement, mais cela devenait inévitable… L’affrontement aurait bel et bien lieu, car dans ce vent se cachait plus qu’une simple tempête.

Maret se dépêcha, encore quelques mètres et elles et ses sœurs seraient à l’abri dans la cité. La cité dans les arbres était connue partout dans le royaume des fées. Plusieurs bagarres épiques avaient été gagnées ici. D’ailleurs, on venait de partout pour admirer la beauté et l’ingéniosité de celle-ci. Une cité suspendue dans des arbres millénaires. Chaque bâtiment et maison reliés par un système de poulie et de fils elfiques complexes. Il était possible d’y passer sa vie sans même descendre les pieds sur terre ; bercé par le craquement des arbres et protégé par le souffle du vent. Maret et sa communauté vivaient en harmonie avec les arbres. Un échange d’énergie parfaitement balancé, sans aucune polarité. Un flot admirable maintenu entre fées et arbres. Une symbiose jamais vue nulle part, pas même ailleurs dans le royaume des fées.

Puis ça avait débuté sournoisement… Les premiers Tarmèques étaient venus en petits groupes prétextant vouloir admirer cette construction complexe. Ils étaient venus encore et encore se faisant plus oppressants et fouineurs avec leurs mille et une questions. Ils insistaient pour visiter les salles sacrées, ils disaient aussi vouloir se convertir à l’énergie des arbres, des fleurs, de la terre et du vent. Ils dessinaient beaucoup et se justifiaient en affirmant que ces dessins leur permettraient de reproduire cette indescriptible alchimie dans leurs propres cités.

Maret avait regagné la sécurité de sa maison et s’affairait à cacher les fleurs. Dans la doublure de sa couverture, dans des chaudrons, dans le fond des armoires. Les fleurs qui guérissent les maux de l’âme et ceux de la chair. C’est ce pour quoi ils venaient les attaquer. Ces fleurs si spéciales poussaient à l’obscurité, bien lové à l’intérieur des arbres. Elles en étaient le cœur, l’âme, l’énergie ultime de la création. En retenant son souffle, Maret sentit son cœur battre la chamade. Elle savait que toutes les fées avaient effectué machinalement les mêmes gestes qu’elle ; cacher les fleurs afin de préserver leurs énergies, cacher les fleurs afin de préserver leurs vies.

En quelques instants, tout devient terne et gris, même la brise légère qui aime jouer sur les joues des fées s’évanouit. L’air devint lourd et suffocant et puis… Bam ! Les premiers guerriers Tarmèques sautèrent du sol pour atterrir directement sur les petites plates-formes en bois qui donnent accès aux maisons. Leurs longues lances crochues et tranchantes éventrèrent les murs et les portes des maisons en un éclair. Ils saccagèrent tout sur leur passage. Lorsqu’ils trouvaient des fleurs, ils s’empressaient de les mettre à l’abri dans les grands sacs qu’ils portaient sur leur dos.

Maret et ses consœurs se défendaient avec force et courage, mais elles étaient beaucoup moins habiles et moins nombreuses. Les assaillants venaient de tous les côtés et lorsqu’elle réussissait à en maîtriser un, il était remplacé par deux autres en un claquement de doigts. Elle sut qu’il ne lui restait qu’une chose à faire. Elle réussit à rassembler quatre fées et les entraîna dans la salle sacrée des fleurs. Devant elle se tenait sur son socle une immense et majestueuse fleur de lotus. Instinctivement, elle prit les mains des deux fées qui se tenaient de chaque côté d’elle et se concentra sur son cœur. Ressentir dans son cœur, la vibrance des fleurs ; leurs couleurs, leurs odeurs ; tous les souvenirs heureux associés à celle-ci. Toutes les fois où elles avaient guéri, les fées, mais aussi les animaux et même d’autres plantes. Une grande vague de lumière chaleureuse commença à embaumer l’air. Les cinq fées se tenaient maintenant les mains et plus elles vibraient à l’unisson avec la fleur de lotus, plus la lumière devenait iridescente. Bientôt, un immense bouclier de lumière émergea de chacun des arbres. Les Tarmèques ne savaient plus trop où regarder. La lumière s’intensifia et les aveugla. Ils commencèrent à battre en retraite persuadée qu’ils perdaient leurs yeux. Par petits groupes ; ils quittèrent les maisons et redescendirent sur la terre ferme.

Très vite, il ne resta plus aucun Tarmèques. Maret et ses compagnes ouvrirent leurs yeux et virent tomber une myriade de fleurs, comme des flocons de neige multicolores. Les fleurs avaient défendu l’équilibre sacré de la cité. Personne ne sait trop comment et pourquoi c’est arrivé. Maret la première ne cesse de s’étonner chaque fois qu’elle entend cette histoire. La nature fait bien les choses dira-t-on, mais encore faut-il l’écouter, la respecter et surtout la protéger.