Le dragon de Shuan Po

Le guerrier étira la main afin d’agripper un semblant de poignée sculpté à même la paroi, mais la roche noire s’effrita dans sa main. Il avait les phalanges d’un blanc immaculé dû à tous les efforts fournis afin d’atteindre la grotte qui se trouvait au sommet. Encore quelques mètres et il y serait. Il s’adossa à la paroi et prit une immense respiration jusqu’à son cœur. Tout en expirant, il sentit sa force et son courage revenir. Bien accroché à sa ceinture, le coutelas rituel était prêt. La lame bien affutée, prête à être enfoncée pour laisser couler le sang. Le sang si précieux, le sang qui rend fort presque invincible ; le sang qui guérit et périclite les maladies au loin. Ce sang qui rapproche de la vie éternelle… Il avait entendu cette légende si souvent, cela ne pouvait qu’être vrai. Il voulait être le premier à en ramener au village et ainsi prouver sa valeur d’homme.

Il commença à ressentir l’euphorie qui s’installait dans son estomac et montait jusqu’à son cœur. Ses mains devenaient moites, mais il continuait son ascension ; entêté à arriver au sommet. L’air qui pénétrait maintenant ses poumons se faisait de plus en plus oppressant, mais il maintenait la cadence. Il mit enfin le pied sur ce qui semblait être le dernier monceau de pierre… Et puis… Rien. Rien ? Mis à part les quelques arbres qui trônaient fièrement sur ce roc, rien. Il se tenait là tout en haut, les yeux écarquillés ; prêt à réagir. Pourtant, la seule chose qu’il perçut fut la légère brise lui effleurant le visage.

– Tu devrais voir ta tête !

Le guerrier regarda à gauche puis à droite, rien. Il fit un tour sur lui-même…

   -Tu es marrant toi ! Que viens-tu faire ici ?

   -Qui parle ? Montrez-vous !

   -Mais je suis là mon ami ! Juste ici, sous ton nez.

Le guerrier regarda par terre et ne vit rien.

   -Sur ta manche droite.

Il baissa les yeux et vit une grosse libellule orange, là, posée sur sa manche.

-Coucou ! Et oui, tout le monde fait la même tête lorsqu’il me rencontre pour la première fois. Ne t’en fais pas, je sais que je suis magnifique ! Alors, mon cher, dis-moi donc ce qui t’amène par ici ?

Un dragon ? Y’a pas ça ici !

Le guerrier lui raconta la légende qu’il avait lui-même si souvent entendue. Les propriétés du sang de dragon ainsi que l’immense pouvoir que posséderait le gardien de ce trésor.

-C’est la meilleure celle-là ! Ne t’arrête surtout pas, ton histoire est de loin la plus folle et loufoque que j’ai entendue depuis longtemps ! Risquer ta vie pour une légende ?

Le guerrier commença à vraiment perdre patience ; il avait l’impression que son nouvel ami se moquait royalement de lui.

-Écoute, ne te fâche pas. C’est peut-être qu’un gros malentendu tout ça. Cela fait plusieurs années que je suis dans le coin et je n’ai jamais croisé ou entendu dire qu’un dragon habiterait une grotte sur ce sommet.

Le guerrier se laissa tomber sur le sol un peu désemparé. Il se mit à penser à sa vie. Si seulement il pouvait lui aussi être utile, avoir une valeur aux yeux des anciens. Comme il aimerait, lui aussi, que son opinion soit considérée. Comme il aimerait que les gens arrêtent de le prendre pour un enfant. Il avait toujours été un peu plus sensible, et en fait, l’idée de tuer cette magnifique créature l’effrayait plus qu’autre chose, mais cela semblait être la seule solution pour acquérir le respect.

-Bon, je te dis ça comme ça, mais dans une certaine langue on me nomme « dragonfly »… De là, peut-être, la confusion… Ouais, c’est vrai, tu as raison, un tantinet plus maigrichon. Il y a aussi ces arbres que tu vois là-bas, lorsqu’on enlève l’écorce, ils saignent. Oui, oui, rouge et visqueux. Les villageois de l’autre côté de la montagne viennent parfois en récolter un peu. Ils en font de la teinture pour les vêtements ou de l’encens.

 

Le guerrier se leva et se dirigea vers ces arbres. À première vue, rien d’étrange. Il prit son coutelas et se mit à en arracher quelques morceaux. Au creux de sa main, de ces quelques morceaux s’écoulait un liquide rouge-écarlate et légèrement visqueux. À cet instant, il se sentit trahi et désemparé. Il repensa à sa fameuse légende et…

 Il se mit à rire ! Un rire fort et communicatif ! Qu’aurait-il pu faire d’autre ?

C’est ainsi que les habitants de Shuan Po apprirent qu’ils avaient cru des traditions complètement archaïques. Ils avaient été dupés par un imaginaire collectif complètement désuet. On leur avait fait miroiter mille et une vertus en échange de la leur… Les apparences sont trompeuses certes et l’on voit la réalité que l’on veut croire. Pourtant, l’instant d’un regard peut changer entièrement la perspective ; l’angle de vue et éclairer une réalité parallèle demeurée cachée à ce jour.

Ils en conclurent aussi que de la plus simple libellule au plus grandiloquent des dragons ; chaque créature est magnifique et parfaite. Créer, interconnecter ; participants tous au grand spectacle du règne de la nature.